Cet été, j’interrogeais notre possible future addiction aux robots. Avec l’automne vient le temps de balayer devant chez soi. Ça tombe bien, je viens d’emménager!  Et de me mettre à questionner la place des écrans dans mon quotidien. Si on faisait un grand nettoyage?


40 ans dans les dents


Il y a quelques semaines, j’ai eu 40 ans. Je le vis très bien (merci de demander), mais quand même, changer de dizaine ça pique. Comme lors d’une ascension en montagne,  c’est un peu le passage d’un col. Ça vous force à évaluer le chemin parcouru, et à faire le bilan avant d’entamer le prochain coup de bourre. Sans trop regarder en bas, si possible.

Mon chemin de vie n’aurait franchement pas dû être ce qu’il est, si j’avais suivi le parcours classique. On nous inculque le schéma suivant : dans la vingtaine, tu construis ta carrière, dans la trentaine, tu construis ta famille. En réalité, d’ordre il n’y en a pas. Introduisons dans tout cela un peu de chaos, si vous le voulez bien.

Cela fait 10 ans que je parcours la planète, passionné que je suis par les innovations technologiques et leurs impacts à tous les coins du globe. Je suis devenu, à mon insu, la version la plus aboutie du digital nomad. Mais qui dit voyage dit instabilité, et les AirBnB, ça me connaît.
Dans ce fameux passage du col de la quarantaine, j’ai décidé de me fixer – pour un temps seulement, loin de moi l’idée de me sédentariser et de prendre du poids.

Ma position de chercheur d’innovations, de dirigeant d’entreprises, de conférencier TED et de voyageur infatigable nécessite paradoxalement d’avoir un point d’attache, vital pour l’équilibre. J’ai toujours été convaincu que tout est question de polarités, entre le voyage et la terre ferme, entre le mouvement et le repos, entre l’énergie du monde extérieur et le recentrement sur soi. Il n’y a pas d’ombre sans lumière…

Me voici donc au jour 1 de cette nouvelle vie de jeune-vieux locataire, après une décennie à vivre dans les hôtels. Dans la foulée, je me retrouve invité à une soirée chez des amis, pratiquant le minimalisme jusqu’à l’extrême : imaginez un duplex de 120 mètres carrés, rien qu’une table, deux chaises, trois coussins et une lampe. Je me suis senti aussi à poil que cet appart. L’ironie dans tout ça, c’est que depuis une semaine, je dors par terre. C’est bien beau d’avoir de l’espace, mais foncièrement, il faut le meubler maintenant. Je me retrouve donc, bien malgré moi, encore plus minimaliste que mes amis.

Cependant, un contraste un peu ridicule m’a sauté aux yeux. En tant qu’entrepreneur à la tête d’un groupe en pleine croissance, je baigne dans l’intelligence artificielle et les algorithmes. C’est cela qui peuple mon quotidien. Je suis vissé à mes trois téléphones et à mes deux ordinateurs, jour et nuit.

Que je me laisse largement aller quand il s’agit de ma consommation de chocolat ou de pommes, c’est absolument certain. Mais j’en suis venu à m’interroger :  suis-je aussi “accro” aux écrans, comme on l’entend partout ?

L’automne est la période des bonnes résolutions, les gens retournent à la salle de sport, refont leur garde-robe ou repeignent la cuisine. De la même façon, ma grand-mère m’a toujours appris à faire un grand ménage à cette période. Comme le font les animaux, pour préparer son terrier avant l’hiver. Ici, la seule chose que j’avais à réagencer, c’était mon usage de la technologie.

 

Et si les principes de mamie étaient aussi valables pour nos vies digitales?

 

Qu’est-ce que cela donnerait d’appliquer les mêmes méthodes de tri à nos placards et à nos smartphones?


Tous accros aux écrans ?


Soit, on ouvre Instagram comme on allumerait une clope : sous l’effet du stress, par ennui, à la pause, en attendant l’addition et même pour certains, après le sexe.

C’est acquis : notre temps sur les applications, qu’il s’agisse des réseaux sociaux, de YouTube, des apps de rencontre et j’en passe, est une valeur marchande. On le sait, nous sommes en pleine économie de l’attention. Il existe des dealers pour ça :  on les appelle les designers de l’attention et chez Google,  entre autres, leur mission est essentielle.

Même le vocabulaire évolue pour nous diagnostiquer. On parle de nomophobie maintenant, à savoir la phobie du “no mobile” : une peur panique de se retrouver sans son téléphone, parce que votre batterie vous lâche ou parce que vous êtes en vacances en Auvergne, sans réseau donc. Et franchement, c’est pas cool d’être encore nomophobe à notre époque.

Cependant, je serai prudent quant à parler d’addiction numérique. C’est un terme médical, qui décrit des réalités bien plus terribles que notre envie incontrôlable d’ouvrir Facebook sur les toilettes. Essayons de prendre un peu de recul, lorsqu’un mot est mis à toutes les sauces.
C’est une évidence, les écrans impactent notre vie quotidienne, notre équilibre, notre santé physique et mentale, notre rapport aux autres. Ils impactent aussi le développement cognitif de nos enfants, leur scolarité, leur sommeil et leur poids :  pas une semaine sans qu’une étude ne sorte sur le sujet. Ce n’est pas l’objet de cet article, il s’agit plutôt ici de s’interroger : avons-nous réellement perdu le contrôle? Saisir notre téléphone et ouvrir une application, est-ce vraiment plus fort que nous? 

Certes, les designers de l’attention (et leurs algorithmes) ont une réelle part de responsabilité dans le fait de nous garder “accros”, dopamine à l’appui. Les fournisseurs d’accès, les fabricants de téléphones et Google même proposent désormais des solutions pour limiter le temps passer sur les écrans. Vous pouvez couper les connexions au moment de passer à table, ou encore programmer le temps passé sur Instagram par jour. 

Les marques ont donc parfaitement pris la mesure du problème. Il est facile d’affirmer qu’elles ont elles-mêmes créé la fameuse “addiction”. Est-ce qu’au fond, cela ne nous décharge pas de notre responsabilité, quant à notre propre consommation des écrans?

Au quotidien, de manière globale, la Tech a pour but premier de nous faciliter la vie, de nous enrichir (humainement et intellectuellement), de faciliter notre travail et nos communications. Elle est aussi, tout simplement, un moyen de nous faire plaisir. Notre musique, nos films, nos podcasts, les discussions avec nos proches, tout ce qui est censé nous faire du bien.

L’enjeu pour chacun est donc de placer son propre curseur. Personne ne nous force à lancer YouTube, par contre, personne n’est là non plus pour nous baby-sitter et nous dire d’arrêter. Par conséquent, décompte du temps passé ou pas, il ne revient qu’à nous de délimiter notre usage, si nous jugeons qu’il devient problématique (si cela nous rend nerveux, stressés, déprimés, nuit à notre productivité ou à notre vie sociale, et j’en passe.)
Chacun a un seuil de tolérance différent, comme chacun tient plus ou moins l’alcool.

Je refuse de tomber dans un discours binaire, les écrans c’est bien ou c’est mal. La notion essentielle à laquelle j’aimerais revenir, c’est l’équilibre, encore et toujours. Ne pas avoir de portable n’est pas mieux que d’en avoir trois : nous sommes dans un monde digital, et quiconque va contre la marée s’épuise. Par contre, la question pour chacun est : où est mon équilibre? À quel moment mon usage des écrans me fait du bien, à quel moment ça me fait du mal?

Une fois encore, ceci est une question toute personnelle.

 

 


Regagner son temps


Au fil de ma carrière, j’ai pris conscience d’une chose :  la valeur de mon temps et de mon énergie. A quarante ans, croyez-moi, on dépense ces deux denrées différemment qu’à vingt, tout simplement parce qu’elles se font plus rares.

Comme les écrans nous pompent massivement temps et énergie, imaginer une certaine sobriété numérique prend tout son sens. 

Soyons pratiques : c’est quoi la première chose que vous faites le matin? Pour beaucoup d’entre nous, c’est ouvrir notre téléphone et laisser un tsunami de nouvelles, de posts sur les réseaux sociaux, de messages et de mails nous inonder avant même d’avoir eu le temps d’ouvrir correctement les yeux. Comme le disait Mel Robbins, vous ne laisseriez pas 300 personnes débouler dans votre chambre à coucher le matin, pourquoi laisser votre téléphone avoir le même effet.

On ne s’empiffre pas de dix hamburgers tous les midis, alors pourquoi se gaver de pixels? Jusque là, OK. Si on parle de slow food, en opposition à la bouffe sans âme des fast foods, on peut aussi parler de slow tech. 

À en croire les nouveaux “gourous” dans le domaine, les principes de sobriété numérique pourraient consister à bannir les objets connectés, smartphones, ordinateurs, Amazon Echo et autres, de la chambre à coucher par exemple. Sanctuariser une pièce de la maison, en quelque sorte. Ou encore, mettre son téléphone en mode avion une heure par jour, et un jour par semaine. Là aussi, dans le but de délimiter un temps consacré à faire autre chose de ses mains (sous-entendu : autre chose que scroller). A chacun donc de décider comment meubler ce vide laissé par l’absence d’écrans, tout comme il me faut maintenant remeubler mon appartement.

Car ce n’est pas seulement une question d’organisation de l’espace, mais aussi du temps.
Nous n’avons que 24h dans une journée. En 2019, nous avons passé en moyenne 3h30 par jour sur nos téléphones, soit environ 30h par semaine et 50 jours par an, sur des applications de divertissement : YouTube, Facebook, Instagram et autres.

On se pose peu la question de la valeur de notre temps, à quoi l’occupe-t-on. Quand on dit : “Je n’ai pas le temps”, en réalité on dit: “J’ai priorisé autre chose”.
Moins de temps sur nos écrans, c’est possiblement plus de temps à se faire plaisir ailleurs, différemment. Avancer sur un projet, faire du sport, apprendre une langue, cuisiner, méditer, bref, quelque chose qui stimule les circuits de la récompense sur le long terme, et pas simplement le shot d’endorphine de la petite notification rouge.

C’est encore plus vrai quand il s’agit du cerveau de nos enfants, totalement plastiques et en pleine capacité d’apprentissage. Les grands de la Tech, Bill Gates, Steve Jobs et autre pontes de la Silicon Valley, ont tous prôné une éducation sans écrans pour leurs propres enfants. Les employés de Google, d’eBay ou d’Apple scolarisent massivement leur progéniture dans des écoles aux pédagogies qui excluent smartphones et tablettes.

Quant à nous, notre temps en ligne pourrait simplement être plus nutritif. Pourquoi suit-on encore ces comptes qui nous énervent, ou nous font nous sentir à la ramasse, quand on se compare? Pourquoi répondons-nous encore aux gens dont on sait pertinemment, quand on voit leur nom s’afficher, qu’ils ne vont rien nous apporter de bon aujourd’hui ? 

Une fois de plus, tout est question d’énergie : chaque action simple sur nos téléphones (lire un message, y répondre, lire un article, décrypter une photo) est une goutte d’essence qu’on crame de notre réservoir.  À la fin de la journée, il y a de quoi être à sec. Pas étonnant que la promesse des assistants digitaux à intelligence artificielle (type Siri, Alexa et autres) soit à terme de nous soulager des micro tâches qui, mises bout à bout, constituent une macro fatigue mentale. Pour l’anecdote, nous prenons en moyenne 20 000 décisions par jour, depuis quelle paire de chaussettes porter jusqu’à regarder notre écran ou non quand une notification arrive. 

Est-ce que ce contact, cette photo, cette conversation, ce compte Instagram ou cette chaîne YouTube me font réellement du bien ou pas? Fondamentalement, qu’est-ce qui nous fait kiffer ou non, dans tout ça? 

Nous avons constamment nos écrans devant nous, et nos téléphones greffés sur le corps. Ce sont eux qui constituent notre décor. C’est ça qui est devant nos yeux la majeure partie de notre temps. L’importance du tri n’est donc pas anecdotique.

Appliquons le bon sens que nos grands-parents avaient dans la vie “matérielle”, à notre vie numérique. Parce que, vous savez quoi? Il n’y a pas, il n’y a plus de différence entre l’une et l’autre.