À quoi ressemblera la ville idéale de demain ? La technologie nous donne désormais les moyens techniques de gérer nos métropoles comme on gérerait des usines… Récolte et traitement des données publiques, avancées écologiques, intelligence artificielle : la “smart city” promet de répondre à toutes les problématiques urbaines avec une efficacité redoutable.

 

Pour autant, à trop chercher la perfection, n’oublions pas le dicton populaire et pourtant tellement vrai : le mieux est l’ennemi du bien. La ville 100 % rationalisée, « algorithmée » n’est peut-être pas la seule réponse aux enjeux humains…

 


L’éternelle quête d’une ville parfaite


Si comme moi vous avez grandi dans les années 80, l’âge d’or des dessins animés japonais et du Club Dorothée, vous vous souvenez sans doute de quelques séries marquantes. Personnellement, ma préférée, c’était Les Mystérieuses Cités d’Or. Le jeune héros Esteban s’embarquait sur un navire à la recherche de cités légendaires en Amérique du Sud. Cette idée de quête difficile, semée d’embûches, était franchement stimulante et a certainement influencé mon désir de parcourir le monde, une fois devenu “grand”.

 

Au-delà du dessin animé, le mythe de la cité idéale est un leitmotiv dans à peu près toutes les civilisations depuis l’Antiquité. Chacun voit midi à sa porte, et à chaque culture son imaginaire collectif autour de la ville rêvée.

 

Pour les auteurs gréco-romains, le paradis sur Terre prenait la forme des Jardins suspendus de Babylone. Au Moyen-âge, dans la légende arthurienne, le “lieu idéal”, c’était l’île d’Avalon. À l’époque moderne, les conquistadors justifiaient leur projet de s’emparer du “Nouveau Monde” en colportant la légende qu’on y trouverait des villes bâties d’or.

Ce que ces mythes collectifs nous apprennent, c’est que la définition de “cité idéale” dépend avant tout de ce que l’on cherche, de ce dont une société a besoin dans un instant T. 

Précisément, au cours de l’Histoire, tout projet d’amélioration de l’organisation des villes est d’abord parti d’une vision, d’un certain point de vue, d’un système de valeurs. En Europe, pour faire progresser l’urbanisme, on s’est appuyé sur la science : mathématiques, géométrie voire connaissances en médecine, comme ce fut le cas pour Haussmann. Au XIXe siècle, il se base sur les principes hygiénistes pour optimiser la circulation des flux de personnes, d’eau, d’air et de marchandises. Résultat : Paris, alors chaotique, insalubre et étouffée par sa démographie galopante, devient la “Ville lumière” aux grands boulevards. 

À chaque étape de l’Histoire humaine, les innovations techniques ont impacté la société et remodelé les modes de vie. C’est vrai depuis la découverte du feu jusqu’à aujourd’hui avec l’avènement de l’intelligence artificielle. Prenez l’arrivée de la voiture individuelle : elle a induit une réorganisation de l’espace urbain durant les années 50-60. On a bâti les pavillons individuels et les fameuses “cités-dortoirs” lorsque nos parents (ou grands-parents), pour beaucoup d’entre eux, se sont mis à faire “la pendule” entre leur domicile et leur lieu de travail. Qui dit pendule dit temps perdu dans les embouteillages infernaux qui ont très vite grippé la mécanique. Les zones commerciales à grands parkings sont venues s’ajouter au schéma. 
On peut questionner la pertinence de ce modèle, se demander s’il est encore viable à l’avenir, etc.
Mais pour se questionner sur son propre environnement, encore faut-il pouvoir en sortir, et prendre de la hauteur. À mon sens, c’est le voyage qui permet le mieux cette prise de recul nécessaire. 


Mi casa su casa, vraiment ?


J’ai eu la chance d’énormément voyager ces vingt dernières années, pour le travail comme pour le plaisir. Je ne compte plus les villes traversées, de Stockholm à Johannesburg, en passant par Vladivostok et Rio. J’en ai gardé une sorte de patchwork mental de paysages urbains. J’aime par-dessus tout être catapulté hors de ma zone de confort, dans un environnement étranger, dont je ne comprends pas les codes. J’aime cet état d’attention maximale que je ressens dès que j’atterris, quand il faut rapidement comprendre comment trouver un transport, rejoindre son hébergement voire en trouver un sur le pouce. Se repérer dans une ville totalement inconnue provoque toujours une décharge d’adrénaline, plutôt nécessaire d’ailleurs, pour faire face aux inévitables emmerdes liées au voyage, car rien ne se passe jamais comme sur les dépliants. Au fil de mes pérégrinations, plus ou moins compliquées, j’en suis venu à m’interroger : qu’est-ce qui est “intelligent” dans une ville et qu’est-ce qui ne l’est pas ? C’est quoi au juste, une smart city ?

 

Étymologiquement parlant, traduire smart city par “ville intelligente” n’est pas exact. “Smart” renvoie à une idée d’usage pratique, de bon sens.

 

Une ville smart utiliserait donc les nouveaux outils technologiques pour rendre la vie de ses habitants plus facile, plus agréable. Mais une fois de plus, c’est très relatif. Si on demande à un Canadien ses critères d’une “vie bonne”, sa réponse sera très différente de celle d’un Malaisien ou d’un Sud-Africain. Au quotidien, les enjeux, les préoccupations, tout comme les petits bonheurs et les satisfactions, ne sont pas les mêmes. 

J’ai conscience qu’en voyageant, je garde mes “lunettes” d’Européen. Mon regard sur les villes que je traverse reste subjectif, peut-être même biaisé. Ceci étant dit, quand je dresse un bilan, j’ai l’impression d’avoir vu le meilleur comme le pire. Prenez Singapour : un taux de criminalité parmi les plus bas de la planète, pas un acte de vandalisme, ni un chewing-gum qui traîne et pour cause… La moindre incartade vous coûtera au mieux une grosse amende, au pire des coups de bâton, voire la peine de mort. Singapour est réglée comme du papier à musique, mais honnêtement, je l’ai trouvée chiante comme la pluie, très loin de l’idée que je me fais d’une ville idéale. 

A contrario, Vientiane ou Nairobi, en première impression, m’ont paru franchement chaotiques mais se sont révélées, à l’usage, extrêmement logiques et humainement efficientes. Ce n’est donc pas parce qu’une ville apparaît opaque dans son fonctionnement qu’elle n’est pas, dans la pratique, simple et fluide.
Il m’est arrivé de devoir me repérer en ne déchiffrant même pas l’alphabet, comme à Kiev par exemple, mais le réseau de transports publics de la capitale ukrainienne était conçu de telle manière qu’une fois la logique saisie, le reste était facile.

J’étais habitué à me déplacer en avion, train, métro, taxis et j’en passe. Quand j’ai décidé d’entreprendre le chemin de Compostelle (à pied donc, sans triche), j’ai appris à mes dépens que sans voiture, dans des zones de France dites “ultra rurales”, tu ne bouffes pas pendant 3 jours si tu n’as pas prévu ton stock. C’est aussi simple que ça. Il n’y a rien, aucun magasin, à des kilomètres à la ronde.
Voyager m’a donc forcé, sans cesse, à comprendre des systèmes d’organisation à l’opposé de mes habitudes, de mon éducation et de mes schémas mentaux. C’est en ce sens que le voyage est toujours initiatique et qu’au lieu de gonfler notre ego sur Instagram, il a plutôt vocation à nous rappeler qu’on n’est pas le nombril du monde.


Commençons par ce qui fonctionne…


Les villes du XXIe siècle seront des ruches à milliards d’êtres humains.
Parlons chiffres : à l’horizon 2050, une étude de l’ONU estime ainsi que 68 % de la population mondiale sera urbaine, contre 55 % aujourd’hui.
Encore plus frappant : cette densité de population ne se concentre que sur 1 % de la surface du globe, tout en étant responsable de 80 % des émissions de gaz à effet de serre. Imaginez une canicule comme celle que la France connaît actuellement, mais dans des villes encore plus peuplées. 
Bref, il est évident que l’enjeu majeur des prochaines décennies est de rendre nos villes intelligentes, il y a le feu au lac !

 

Ce que nous n’avions pas jusqu’alors et qui change la donne, c’est la data, récoltée via nos smartphones, via les objets connectés, ou encore via le mobilier urbain (lampadaires, etc.) et les voitures autonomes.

 

Qui dit smart city dit “data driven city”, ville dirigée par les datas. Les exemples de réussites sont nombreux, mais les questionnements aussi…

La ville de Barcelone a massivement investi pour améliorer la vie de ses habitants (ou de ses touristes…) 20 000 capteurs installés un peu partout dans la ville indiquent en temps réel l’occupation des places de stationnement, et vous indique via une app où vous garer, réduisant les embouteillages, les émissions de CO2 et le temps perdu. 

Côté écologie, la ville s’est également équipée de capteurs qui signalent les fuites d’eau, ou encore qui optimisent le ramassage des déchets. 
En 2014, Barcelone annonçait avoir ainsi économisé 75 millions € sur son budget municipal et crée 47 000 emplois.


Autre modèle “green” : Helsinki. La capitale finlandaise ambitionne un bilan énergétique neutre d’ici 2030, en obligeant notamment tous ses bâtiments à produire au minimum 30 % de l’énergie qu’ils consomment.
Dans l’écoquartier Kalasatama, tous les buildings sont reliés au réseau urbain de chauffage par pompes à chaleur, elles-mêmes alimentées par l’énergie des eaux usées : voilà un solide exemple de gestion smart d’une ville.


À l’opposé : ces villes parfaites dont personne ne veut


La particularité de notre ère digitale, c’est la quête permanente de l’efficacité maximale. Mais il faut s’arrêter deux minutes pour se demander si parfois, le mieux n’est pas l’ennemi du bien.

Tous les domaines de nos vies sont “disruptés” vitesse grand V, y compris ceux qui jusqu’ici connaissaient une évolution lente, comme les villes précisément. Leur histoire se comptait en siècles, aujourd’hui les délais ont de quoi laisser rêveur quiconque s’est déjà lancé dans des travaux : Dubai imprime ses bâtiments publics (université, centre de recherche, hôpitaux) en 3D et en quarante jours seulement.

S’il ne fait aucun doute qu’il faut améliorer nos villes, une cité entièrement régie par les données, les algorithmes, en somme rationalisée au maximum, n’est pas forcément la cité idéale non plus. On peut lui préférer l’aspect organique, voir la ville comme un corps : c’est vivant, ça grouille, c’est bruyant, il y a des ratés parfois, c’est spontané.

 

À trop vouloir rendre la ville smart, on risque d’en gommer l’humain.

 

L’exemple de Songdo (en Corée en Sud) est symptomatique de cette dérive et digne d’une série d’anticipation. C’est l’histoire d’un projet à 40 milliards de dollars, 106 buildings pour 22 millions de mètres carrés certifiés green et smart. Les rues intègrent des ordinateurs contrôlant le trafic et l’éclairage public, les immeubles sont autonomes dans la gestion de l’énergie et des déchets, chaque appartement est équipé d’écrans avec systèmes de videochats pour communiquer avec ses voisins (on adore). Le tout permet de travailler à distance, contrôler son four, sa machine à laver et sa livraison de courses.
Plot twist : seul un tiers de la ville est occupé. Elle n’a pas réussi à attirer plus d’une centaine de milliers d’habitants, qui lui reprochent, devinez quoi ? Son manque “d’âme” et d’humanité…

C’est un peu la même logique que ma tentative ratée, quand j’étais ado, de bâtir une cité optimale sur Sim City… Je l’ai pensée géométrique, logique, etc. C’est ce qui me semblait le plus efficace, peut-être parce que c’était comme ça que l’école m’avait appris à prendre un problème. Résultat : ma ville n’a pas du tout marché, un échec cuisant. J’ai décidé d’envoyer bouler la logique et d’essayer de bâtir quelque chose sans queue ni tête ni cohérence, et le résultat a été grisant. 

De la même façon aujourd’hui, on pense pouvoir solutionner toutes les problématiques urbaines par la rationalisation à l’extrême, la récolte des données publiques et l’aide de puissantes IA qui les analysent et les corrèlent, ce dont nous étions incapables jusqu’ici.  

Les enjeux sont pourtant ailleurs.


La smart city n’est qu’un cadre


Dans tous les domaines, quand il s’agit d’avancées technologiques, il faut garder ce que j’appelle le bon sens paysan.

 

Il ne s’agit pas d’innover pour innover. De plus, on peut s’interroger : toute innovation est-elle forcément un progrès ?

 

Si on le fait, on sait pourquoi, et les décisions ont été pesées dans la balance bénéfice-risque. Fondamentalement, les outils technologiques n’ont de sens que s’ils nous facilitent la vie, s’ils améliorent notre quotidien et globalement, nous permettent de faire plus et mieux

Tous ces principes s’appliquent à la smart city. N’oublions pas une chose fondamentale : la ville est avant tout un lieu qui abrite nos vies, elle n’est que le cadre de notre société, dans sa version 4.0. Des contours qu’on voudra donner à cette société de demain, découleront ceux de la ville du futur. 
La première question à se poser est donc : que veut-on améliorer dans nos façons de vivre ? On voudrait, dans l’idéal, donner quoi à manger à nos enfants ? Pourrait-on imaginer une vraie logique d’agriculture urbaine et d’approvisionnement des villes dans les prochaines décennies ? Où voulons-nous faire nos courses, dans quels circuits ? Quelle éthique exigerons-nous derrière les services que nous utilisons au quotidien ? Autre exemple : améliorer la sécurité de nos rues, d’accord, mais serons-nous OK avec la surveillance massive par caméras et l’usage systématique de la reconnaissance faciale ? Dans un autre registre, accepterons-nous de changer nos habitudes (nos modes de transports par exemple) pour améliorer le trafic et la qualité de l’air ? 

Fondamentalement, à mon sens, la ville intelligente de demain sera celle qui réduira la pollution, préservera l’environnement et gérera les ressources avec conscience. Elle devra aussi permettre de reconnecter les générations et de recréer le fameux “lien social”, perdu de vue dans les mégapoles. Par exemple : en Europe, en Amérique du Nord, en Chine ou au Japon, les populations sont vieillissantes et cela constituera un vrai challenge : comment prendrons-nous soin de nos aînés, alors que les modes de vies dans les grandes villes ont tendance à accentuer l’isolement ?

Malgré tout, les signaux positifs sont nombreux. Les intelligences artificielles peuvent nous être réellement utiles, non pas pour calculer la hauteur du gazon devant la mairie ou le nombre de mégots jetés par terre, mais par exemple pour alerter instantanément d’un accident sur la voie publique. Elles seront très efficaces à vous indiquer tous les médecins dans votre ville, leur distance géographique et leur disponibilité en temps réel ; elles seront capables de vous trouver un rendez-vous en urgence, même un soir de Noël, ce qui vous évitera l’inconfort d’attendre des heures dans des services d’urgences complètement saturés. Ce ne sont que des exemples, mais de manière globale, les outils numériques peuvent faciliter l’accès à la santé, à l’éducation ou encore à la culture. Le bien-être dans les villes de demain passe par là, pas besoin de chercher plus compliqué.


Enfin, le design urbain n’est pas anecdotique : il doit être pratique, mais pas que. Pour le dire simplement, ce qui est beau nous rend heureux. Pour la petite histoire, des chercheurs en urbanisme ont mesuré les variations d’humeur (via des capteurs sur le front, sur les poignets, etc.) des passants de Manhattan. Quand ils marchaient dans un quartier de gratte-ciel gris, vitrés, etc., leur humeur plongeait. A contrario, dans les ruelles aux devantures bariolées, leur moral remontait en flèche. Nos cerveaux sont stimulés par les visuels complexes, rien de plus mortel que la monotonie ! Jan Gehl a ainsi été un des premiers architectes à prôner des stratégies d’urbanisme axées sur la diversité : selon lui, une ville trop carrée aurait des impacts négatifs sur la santé publique (dépression, etc.)

Dans “The smart enough city”, Ben Green avance les mêmes arguments : vouloir tout régler par les algorithmes et les datas est un leurre qui nous éloigne des vrais enjeux sociaux.


CONCLUSION


Prenons du recul, sans tomber dans le technocentrisme et l’obsession de l’organisation. Mine de rien, les villes rectilignes, bureaucratiques et automatisées étaient le rêve des totalitarismes du XXe siècle, parce qu’elles facilitaient un contrôle massif des populations.
Il ne s’agit pas non plus, comme dans Ravages de Barjavel, de rejeter en bloc toute technologie et de retourner “à la terre” pour bâtir une société idyllique à partir d’un modèle primitif complètement fantasmé.

À notre question de départ “qu’est-ce qu’une ville idéale”, il existe autant de réponses que de peuples et de cultures. C’est un concept relatif, étroitement lié aux besoins et aux contraintes de chacun. La ville intelligente ne sera pas la même, si vous vivez dans les steppes de Sibérie ou sur une île caribéenne. 

Enfin, l’enseignement à tirer des exemples d’innovation dans la gestion des villes, aussi bien les réussites que les fails, est très simple : ce qui marche, c’est l’équilibre de la coopération homme-machine. Cette dernière gère les grands éléments liés au cadre et à l’optimisation des ressources, tandis que l’humain est fondamentalement l’âme de la ville : il y apporte la créativité, l’imprévisible, l’imperfection… en d’autres termes, l’émotion.