Quand on parle d’innovations technologiques, on cite tous les domaines, de la foodtech aux transports en passant par la médecine et la smart city. On parle de tout, sauf de ce qui a une place essentielle dans nos vies : le sexe.

 

De quoi est-il question quand on parle de “sextechs”? Penchons-nous un peu sur la question. C’est le moment idéal, en plein été, pour faire monter la température d’un cran et s’envoyer en l’air…


Histoire d’au(bergine)


L’imaginaire porno est aussi ancien que l’humanité, pas de doute à ce sujet. L’Antiquité, par exemple, nous a fourni des gravures et des sculptures représentant des parties fines qui n’ont rien à envier aux écrits du Marquis de Sade ni aux meilleures productions américaines du moment.

Dans de nombreuses cultures, les pratiques sexuelles les plus colorées faisaient partie de rituels sacrés, le sexe étant intimement connecté au spirituel, parce qu’il incarne certains fondamentaux: l’identité d’un individu, son rôle dans la société, sa façon d’être en relation avec les autres. L’énergie sexuelle pouvait être perçue comme une énergie divine, et plus simplement, l’acte sexuel était vu comme sacré parce qu’il marque l’origine :  nous venons tous de “là”.

Si le sexe fascine autant, au-delà du fait qu’il soit frappé d’interdit, c’est bien sûr parce qu’il est source d’un plaisir qui nous dépasse. Et ce plaisir peut évidemment être dissocié de toute relation, auquel cas il devient “solitaire”, selon la formule, et nécessite donc un peu de créativité.

En ce sens, les “sex-toys” sont tout aussi anciens que l’érotisme lui-même. On a retrouvé des objets servant au plaisir dans l’Égypte antique par exemple, parfois taillés dans des matériaux précieux, parfois faits avec ce qu’on avait “sous la main”. Rien de bien nouveau depuis l’invention de la courgette. Par contre, c’est à notre époque qu’un réel cap est franchi : la technologie s’est immiscée partout dans nos vies, y compris sous la couette.

 

Tech et sexe font particulièrement bon ménage. Historiquement parlant, ce dernier a souvent été un moteur pour les innovations.

 

Il n’est pas rare qu’une avancée technique soit détournée pour un usage coquin, parce qu’on adore faire ça  – de la même manière qu’on détourne le sens d’un mot, ou d’un symbole (prenez l’emoji aubergine) . Exemple tout simple : la photographie et le cinéma. Les films pornos existent depuis les frères Lumières. Pouvoir fixer une image sur une pellicule, c’était aussi pouvoir en faire un support de fantasmes.
Ce détournement des inventions par rapport à leur usage premier a souvent permis leur développement, notamment en termes de financement. Le Minitel, qui est plus ou moins l’ancêtre gaulois de nos PC, a été massivement porté par les services de “Minitel Rose”. De la même manière, le marché de la VHS et des vidéoclubs a été fortement soutenu par le porno.

À l’ère d’Internet, prenons simplement quelques chiffres: pour les seuls USA, 12% des sites web sont pornographiques, 25% des recherches Google concernent le porno, qui génère un chiffre d’affaire d’environ 3 milliards de dollars. Au niveau mondial, l’industrie X en ligne pèse près de 5 milliards de dollars, et ce n’est pourtant rien à côté du marché du sex-toy : 15 milliards de dollars de chiffre d’affaire en 2016.

L’un et l’autre sont liés, à l’heure où les objets deviennent connectés, et où le porno du futur promet d’être plus réaliste que jamais. Des gants permettent, par un système de micro pressions sur les mains, d’avoir l’impression de caresser les formes d’un corps.. Tesla développe pour sa part une combinaison haptique, la Teslasuit, capable de reproduire toutes les sensations du toucher, de la chatouille aux coups, en passant par la chaleur et le froid. Le dispositif est pour le moment réservé aux gamers passionnés (à cause de son coût notamment), mais aucun doute que le produit va conquérir le monde du porno, couplé avec la réalité virtuelle.

Les casques permettent déjà une immersion imbattable, dans une scène de film, à 360°. La catégorie POV prend tout son sens et passe en mode 4.0. On peut interagir avec les acteurs, influencer le scénario etc.

La prochaine étape sera sans nul doute de ressentir les effets de ce que l’on regarde, et ce pour le pire ou le meilleur !


Orgasmes algorithmiques et relations longue distance


Les sex-toys sont en soi un progrès. Ils ont joué un rôle non négligeable dans la libération sexuelle, dans la levée des tabous, la normalisation du plaisir et d’une meilleure connaissance de notre corps et de nos besoins.

 

Depuis le temps, le brave petit canard en plastique a fait du chemin. Le sex-toy d’aujourd’hui est réellement intelligent

 

Il est adaptatif, pourvu de capteurs pouvant être connectés à un film porno ou à un livre audio érotique, pour que les sensations soient synchrones avec les scènes.

Les derniers sex-toys innovants sont pourvus d’intelligence artificielle : ils adaptent leurs mouvements, leurs vibrations et leur rythme en réponse aux réactions physiques de leur utilisatrice/eur. Orgasmes algorithmiques sur commande, et appuyez sur “repeat” pour recommencer !

Surtout, ces objets dépassent l’usage solo pour venir pimenter les expériences à deux, trois, voire plus si le coeur vous en dit.
Les sex-toys connectés à une appli mobile sont contrôlables à distance, de quoi rendre plutôt imprévisible la réaction de votre partenaire quand il ou elle passe commande au serveur pendant un dîner au resto. De quoi rendre aussi beaucoup plus explicites les séances de sexting, que vous ne vous soyez pas encore rencontrés ou au contraire, que vous soyez loin l’un de l’autre pour un temps. Cette technologie promet de répondre aux besoins des couples en “relations longues distances”.

La logique de connectivité va plus loin que simplement pimenter le jeu avec sa ou son partenaire. Les sex toys connectés ouvrent aussi la possibilité de faire des expériences avec des inconnus, dans des lieux de libertinage virtuel (appelés “chaturbate”). Les gadgets ont de toutes les façons besoin d’une plateforme pour fonctionner, que ce soit une application mobile, un logiciel ou un site.  Tout comme pour Uber, dont la logique était non seulement de connecter clients et chauffeurs, mais aussi et surtout de collecter des données, il s’agira de capter les habitudes et les goûts des utilisateurs des plateformes de sexcam à plusieurs. Le tout, comme souvent quand il s’agit de nos data, pour permettre un meilleur ciblage par les annonceurs.


Jouer en VR, est-ce tromper?


Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’aujourd’hui par la réalité virtuelle et/ou les sex toys nouvelle génération, on a la possibilité de tromper le corps aussi bien que le cerveau.

Demain, exactement comme dans l’épisode Striking Vipers de la dernière saison de Black Mirror, on pourra expérimenter des romances soft ou hard, avec des inconnus ou non, sans limitation de temps et d’espace dans les scénarios, et surtout en pouvant changer de corps et de genre, pour des sensations inédites.

 

 

Évidemment, là où l’épisode était extrêmement juste, c’était dans sa façon de montrer à quel point les innovations, dans le divertissement pour adultes, touchent tout le monde.  Que l’on vive dans un célibat plutôt festif, en enchaînant les conquêtes, ou dans une vie de couple engagée, stable et (a priori) monogame : paradoxalement les besoins sont les mêmes, et l’enjeu aussi. Il s’agit de trouver ce qui nous fait vibrer, nous surprend, nous sort du quotidien, qui la plupart du temps, n’est pas rose du tout. Dans l’érotisme, tout est affaire d’imaginaire. Celui-ci doit sans cesse être nourri de nouveauté, sans quoi le désir s’éteint ou devient un simple besoin de satisfaction mécanique.

 

On le sait, la sexualité humaine est complexe, polymorphe et subtile. Il sera forcément tentant de tester en virtuel ce que l’on ne testerait pas en réel.

 

C’est là que les questions éthiques vont commencer à se poser : que peut-on faire en virtuel? Jusqu’où peut-on aller dans l’assouvissement des fantasmes?
Je ne pense pas qu’il soit si simple de distinguer réel et virtuel ni que l’un n’ait pas d’impact sur l’autre. Ce serait même aberrant d’affirmer ça, à l’heure où les écrans font partie de nos vies, et où tout ce qui se passe d’un côté comme de l’autre du black mirror est directement lié.

Pour chaque demande il y a une offre, et si dans le porno on peut déjà, malheureusement, trouver de tout, il est évident que des producteurs de contenu satisferont toutes sortes de demandes, y compris celles qui iront à l’encontre de la dignité humaine.

C’est un axe extrême de la problématique. Sur un niveau un peu plus “léger” et pour revenir à l’épisode “Striking Vipers”, on va nécessairement assister à des changements sociétaux par rapport aux schémas classiques, notamment autour du couple. C’est déjà le cas, mais j’attire l’attention sur l’ampleur avec laquelle les innovations technologiques impactent nos comportements sociaux et en changent les règles. Forcément, les couples auront à répondre à la question : “Jouer en réalité virtuelle, est-ce tromper?” et chacun devra positionner son curseur.

Les jeunes générations vont faire leurs premiers pas, leurs premières expériences amoureuses, dans un monde où le porno est absolument courant, présent partout, jusqu’à l’écoeurement. Les jeunes seront habitués dès le plus jeune âge à naviguer dans un univers virtuel où ils évolueront sous des avatars. La frontière virtuel / réel est de plus en plus poreuse, et le risque de dysmorphie (psychologique et corporelle) aussi.


De la variété, s’il vous plaît


En janvier 2019, le CES de Las Vegas a retiré un prix à un sex-toy féminin intelligent, sous couvert qu’il était “immoral”, tandis que les poupées sexuelles, également présentes sur le salon ne l’étaient pas, apparemment. Les organisateurs, suite au scandale, se sont ravisés. Une section entière du CES de 2020 sera désormais consacrée aux jouets sexuels connectés.

 

L’enjeu du marché des sex-toys est de se diversifier, aussi bien au niveau de ceux qui les conçoivent, qu’au niveau des publics auxquels ils s’adressent, ou des questions de pratiques sexuelles qu’ils soulèvent.

 

Une fois encore, l’évolution du sex-toy montre qu’on est passé d’une simple “imitation de la nature’’ (comprenez, le bon vieux gode) à des gadgets beaucoup plus intelligents, capables de s’adapter à toutes les anatomies et à tous les goûts, sans discrimination de genre ou de préférences. Et sans exclure d’emblée les personnes dont on pense qu’elles n’ont pas de vie sexuelle, parce qu’âgées ou handicapées.

Bref, de la variété s’il vous plaît ! Si l’érotisme est par essence, on le répète, le monde de l’imagination libre, on peut sans problème concevoir des formes, des couleurs et des options qui sortent de l’ordinaire, sans lien direct avec les pratiques classiques d’un rapport entre deux humains. Si votre truc c’est les monstres, style pieuvres façon hentai, pourquoi pas.


Le véritable enjeu autour des sextechs


Le réel enjeu autour des sextechs est ailleurs. Il est urgent de sortir du paradoxe puritain : on n’en parle pas, mais en cachette, on fait n’importe quoi. Il y a évidemment un enjeu d’éducation sexuelle, à savoir : comment les techs peuvent-elles participer à une meilleure connaissance de notre plaisir et de celui de nos partenaires?

 

La question est : comment les sextechs peuvent-elles rendre notre rapport au sexe plus sûr (safe), plus articulé autour du consentement, plus fun et plus capable de créer des liens humains?

 

Côté invention, pour citer un exemple, c’est toute la différence de logique entre un préservatif connecté qui mesure les “performances”, et un préservatif qui détecte les MST en changeant de couleur par exemple.

 

 

Comme dans toutes avancées technologiques, la question est d’augmenter notre bien-être, et non pas de nous nuire. Les gadgets sexuels, si poussés soient-ils, ne se substituent pas à l’acte en lui-même d’ailleurs, ils sont un outil, un plus.  Là où des questions beaucoup plus dérangeantes entrent en jeu, c’est autour du robot sexuel avec intelligence artificielle : va-t-il nous remplacer et remplacer nos partenaires? Allons-nous tomber amoureux de nos robots? Va-t-on assister à l’extinction de l’humanité à cause de ça ?

Affaire à suivre…