Les robots sexuels ne seront-ils qu’un sextoy, plus avancé sur le plan technologique? Aujourd’hui, les sexbots sont d’un réalisme bluffant. Ils sont désormais équipés d’intelligence artificielle. Alors, à l’heure où la solitude semble être le fléau de nos sociétés modernes, allons-nous développer des sentiments pour les robots ?


Version moderne du mythe de Pygmalion


Il y a quelques années, quand on a commencé à parler de l’arrivée des robots sexuels, les choses semblaient plutôt claires : ce n’était ni plus ni moins qu’un nouveau sextoy sur le marché, quoique plus avancé sur le plan technologique.

Quand on prend un peu de recul, il n’y a pas vraiment de quoi s’étonner de ces nouveaux usages. Les poupées sexuelles ne sont pas nouvelles. Pour le côté vintage, on se souvient des poupées gonflables en plastique, avec leurs visages clownesques, qui  reviennent comme un gag récurrent dans les comédies des années 1990-2000.
Sauf qu’aujourd’hui, on a moins envie de rire devant les sexbots. Un autre niveau a été atteint le jour où les poupées sexuelles sont, d’une part, devenues beaucoup plus réalistes, et d’autre part, se sont vues équipées d’intelligence artificielle.

Elles sont désormais 100% personnalisables et peuvent interagir avec les humains. En gros, nous sommes en train de rejouer une version moderne du mythe de Pygmalion. Rappelez-vous : le personnage éponyme sculpte sa partenaire idéale et se met à ressentir une passion tellement violente pour elle que la déesse Aphrodite, prise de pitié, transforme la statue en femme. Le fantasme d’une créature robot qui serait la “petite amie rêvée” n’est pas nouveau, on retrouve ce thème dans la littérature, la bande dessinée et les séries ou films de science-fiction, depuis très longtemps. Vous souvenez-vous de la série des années 90 “Code Lisa” (“Weird Science”), où deux lycéens geeks créaient par ordinateur une “femme parfaite”, version moderne du thème de la fiancée de Frankenstein? 20 ans plus tard, c’est tout simplement devenu vrai.

On peut interroger cette idée de “partenaire sur mesure”. On peut se demander un instant ce qu’implique ce désir de pouvoir choisir aussi bien l’apparence physique de l’humanoïde que les traits de sa « personnalité » (on peut le ou la programmer pour qu’il/elle réponde de manière plutôt docile ou effrontée, plutôt farouche ou pas etc.).

 

On touche ici au contrôle total et à l’objectification extrême de l’autre, même si cet autre est une machine. Cela soulève forcément des questions éthiques.

 

Précisément, l’utilisation des sexbots fait polémique. Le regard qu’on porte sur ce “phénomène” à l’échelle d’une société en dit long sur ce qui se joue en profondeur…


Regard social sur les sexbots


Commençons par une question simple : qu’est-ce qui peut pousser quelqu’un à avoir un “rapport” avec un robot ? Comme tout ce qui touche au comportement sexuel humain, la réponse est loin d’être simple. Est-ce une paraphilie parmi d’autres ou la conséquence d’un manque physique et affectif profond? La question reste ouverte.

Généralement, dans l’inconscient collectif, les poupées-robots sexuels renvoient une image peu flatteuse de leurs utilisateurs, tous genres confondus. Si vous évoquez la question à table, entre le fromage et le dessert, il y aura forcément un convive pour sortir une phrase du genre : « Moi, à ce niveau-là ça va bien, je n’ai pas besoin de me rabattre sur des poupées! « . C’est l’ego qui parle, quelque part. Mais faites le test, demandez autour de vous ce que les gens en pensent.

Même de nos jours, l’achat et l’usage de sextoys restent discrets. Or, si on considère que la robotique de service entrera dans nos foyers de façon certaine à l’horizon 2030, il est possible que demain, les sexbots soient assumés au grand jour.

Le meilleur exemple à l’échelle d’une société est le Japon. Le taux de natalité est actuellement en chute libre. Évidemment, les facteurs de cette baisse sont nombreux, mais commençons par le plus simple : hommes et femmes semblent avoir de plus en plus de difficultés à se rencontrer, à nouer contact et à entrer dans le jeu (chronophage) de la séduction mutuelle. Le travail est une valeur pilier de la société japonaise, et le temps que vous êtes supposé passer au bureau est quasiment illimité. Dans ce schéma, vous n’avez tout simplement pas le temps d’avoir une relation. Autre élément à prendre en compte : les pratiques japonaises autour des relations hommes-femmes sont toujours nimbées de  tabous culturels et de codes très définis.
En résumé, les robots sexuels ont toutes les raisons de faire un tabac au Japon, et dans les faits, il s’agit effectivement du pays où les ventes de sexbots progressent le plus vite.

À l’aune de cet exemple, est-il toujours certain que les sexbots ne soient que des jouets?  Et s’ils pouvaient si bien imiter nos interactions humaines qu’on puisse à peine faire la différence? Et s’ils passaient avec succès le test de Turing (et ils y parviendront) ?

Les sexbots les plus évolués sont déjà très sensibles et réactifs : ils répondent aux stimulations sur leur peau artificielle. Ils ouvrent la possibilité d’explorer tous les fantasmes. Ils offrent la promesse d’être toujours prêts à performer toutes sortes de pratiques, dont votre petit(e) ami(e) ne sait même pas correctement prononcer le nom.

 

La réaction que nous avons face aux robots en général, c’est : “Vont-ils prendre nos places, au boulot et sous la couette?” Cette phobie d’être remplacé par la machine est récurrente dans l’histoire de la technique.

 

Pour ce qui est des robots sexuels en particulier, il faut bien admettre que la compétition avec un « Sexterminator » risque d’être … intéressante. De toute évidence, un robot sexuel sera toujours en pleine forme, jamais fatigué(e), toujours disponible.

L’engouement pour les sexbots restera-t-il cantonné au Japon? Bien sûr que non. Tournons la caméra vers l’Occident pour un moment…


In the mood for love (avec une IA)


Si comme moi, vous avez aimé le film «Her» (2013), vous vous souvenez de Théodore, incarné par Joaquin Phoenix : le personnage du type bien, intelligent, plutôt bel homme, avec un bon job. En apparence, il a tout pour lui. Ce n’est pas que Théodore n’arrive pas à trouver une compagne, c’est plutôt que son divorce l’a laissé émotionnellement ravagé. Il est donc très réticent, désormais, à renouer avec les femmes. Pas à pas cependant, il tombe amoureux de Samantha, son assistante vocale virtuelle, interprétée par Scarlett Johansson. Elle lui offre de l’affection, du soutien, et tout ce qu’on est censé attendre d’une petite amie (sans les inconvénients). Elle est à ses côtés 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, disponible chaque fois qu’il a besoin d’elle, si ce n’est qu’il peut la désactiver s’il en ressent le besoin. Elle l’accompagne comme Siri le fait pour nous dans la vie quotidienne. Elle lui change les idées et l’aide à progresser dans sa vie, comme on dit. Grâce à elle, il se remet peu à peu de son passé amoureux désastreux. Samantha est fiable (jusqu’à ce que Théodore découvre la dure vérité, mais ne spoilons pas).

 

 

Il y a un paradoxe ici. Comme Théodore, on pourrait penser qu’être en couple avec une intelligence artificielle permet d’éviter les déceptions et les coeurs brisés. Ça semble un choix rationnel et sûr. Mais de plus en plus de recherches en psychologie et en psychiatrie montrent qu’il y a de quoi s’inquiéter des pathologies dont nous pourrions souffrir, si nous en venions à développer des sentiments pour les robots.

Parmi ces risques, on peut citer une perte du sens de la réalité, une aggravation de la solitude sociale, une dépendance affective toujours plus intense envers les machines et la liste est encore longue.

L’addiction au sexe pourrait être de plus en plus fréquente, si l’usage des robots sexuels se démocratise. On comprend cette pathologie, non pas comme un besoin physique maladif de stimulation sexuelle, mais comme un symptôme psychologique qui «utilise» le sexe pour anesthésier le stress, l’ennui, les problèmes de santé mentale, la solitude, les insécurités et les traumatismes non traités. Par conséquent, les sexbots pourraient bien être utilisés comme une drogue, ni plus ni moins.

Le sexe est précisément ce qui coince dans le film Her. Samantha n’a pas de corps, le sexe reste donc virtuel, ce qui pose rapidement  problème pour le couple humain-IA. Maintenant, imaginez qu’une intelligence artificielle aussi développée que Samantha se retrouve dans le corps d’un robot humanoïde très réaliste. Ce n’est plus de la science- fiction.

 

Comme c’est le cas dans le film Her, avoir une “relation suivie” avec une intelligence artificielle serait probablement tabou…au début.

 

Il serait délicat d’annoncer à vos amis que vous vous fiancez avec un système d’exploitation, ou d’emmener votre sexbot au resto. Mais si on regarde les choses d’un point de vue historique, les pratiques autour du couple aujourd’hui n’étaient pas acceptables il y a cent ans. Quand on prend de la hauteur, on voit que les normes et la morale évoluent beaucoup. Par conséquent, si les sexbots sont un scandale aujourd’hui, il se peut que ce ne soit plus le cas dans dix ou vingt ans.

Cela ne signifie pas que ce soit une bonne ou une mauvaise chose, c’est simplement un phénomène auquel nous assistons.


Les robots plus éthiques que les humains ?


Chaque innovation amène son lot de questionnements éthiques sur les usages. Que peut-on faire aux robots et que peuvent-ils nous faire? Concrètement, les sexbots masculins seront programmés pour demander le consentement de leur usager(e), pour des raisons juridiques, notamment. Ils seront conçus pour obtenir strictement l’autorisation avant de procéder à quoi que ce soit. L’usage d’un “safe word” est prévu (mot-code pour stopper une action, comme dans les pratiques BDSM).

 

Il n’est pas du tout exagéré de dire que, d’une certaine manière, les robots sexuels seront plus sensibilisés à la question du consentement que les humains.

 

Donc, si les robots nous respectent intrinsèquement, la question est : allons-nous les respecter ?
En 2017, un robot sexuel nommée elle aussi Samantha, sortie d’un atelier de Barcelone, a été violemment agressée par plusieurs hommes lors du festival Ars Electronica en Autriche. Pour moi, même si Samantha est à proprement parler un objet, ce n’est absolument pas acceptable.

Le problème est clair : les sexbots seront victimes des pires instincts humains. Ces instincts de violence, d’abus, de sadisme et j’en passe, vont se déchaîner sur les robots, comme nombre de films et de séries l’ont décrit récemment. Sous le vernis de la civilisation et des comportements bien réglés le jour, on va voir se décharger les frustrations et la haine la nuit, et ce qu’on ne peut pas faire à son voisin, on risque de le faire aux robots, pour “décompresser” de manière abjecte.

De la même manière, si la misogynie se lâche de manière décomplexée en ligne, qu’est-ce qui empêchera les mêmes individus d’assouvir leurs fantasmes de violence contre les femmes sur des robots féminins? On peut étendre cette logique à d’autres groupes humains “cibles”, et c’est hautement problématique.

Dans un souci de “prévention” de ces comportements, certains sexbots pourvus d’IA sont déjà programmés pour répondre positivement à une approche douce plutôt qu’à un comportement violent. Pure hypocrisie qui ne règle pas le problème…

Globalement, les outils technologiques de divertissement nous poussent de plus en plus à satisfaire tous nos instincts, et cela sans limites. Or, je fais partie de ceux qui pensent que si nous voulons améliorer notre société, si nous voulons de meilleurs rapports les uns aux les autres (que ce soit dans le cadre public ou privé), nous ne pouvons pas agir dans le virtuel comme nous ne le ferions pas dans la “vraie vie”. Par conséquent, nous ne pouvons pas traiter les robots comme n’importe quel objet, sans une éthique particulière. Si nous donnons à nos robots (et à nos sexbots) une apparence humaine, leur faire subir des abus éclabousserait notre humanité, par effet de miroir.

De manière générale, les robots rempliront le même rôle que les animaux de compagnie, en particulier auprès des personnes âgées ou isolées. C’est déjà le cas dans les maisons de retraite japonaises. Il est donc quasi certain que nous développerons un attachement pour les robots. Dans cette logique, on doit s’interroger sur leur traitement (et pourquoi pas, sur la nécessité de leur accorder des droits ou non). Si on condamne les maltraitances sur les animaux, pourquoi pas sur les robots ?


Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour


Je ne tire aucune conclusion définitive de tout ça, surtout pas des conclusions trop rapides. Les sexbots vont-ils remplacer toutes les relations de couple et sceller la fin de l’humanité? Bien sûr que non. Les machines sont faites de métal, d’électricité, de 0 et de 1. Nous sommes faits de chair (et donc d’émotions fondamentalement imprévisibles et complexes).

 

 

D’un point de vue purement éthologique, l’attraction sexuelle est une question de survie. Nos désirs dans ce domaine nous poussent à la reproduction et à la cohésion sociale, c’est aussi simple que ça. Mais ce n’est pas que ça, loin de là. A cela s’ajoute un maillage très subtil d’émotions. La “recette de l’amour” est un cocktail assez mystérieux. Beaucoup d’ingrédients entrent en jeu, aussi bien nos standards culturels, nos systèmes de croyances, notre éducation, notre psychologie et notre histoire personnelle.

 

Comme tout ce qui est fondamentalement humain, la “chimie” entre deux êtres ne s’obtient pas de manière aussi prévisible que le résultat d’une opération mathématique. Il est difficile de reproduire cela avec une machine.

 

Les sexbots peuvent satisfaire des désirs plutôt mécaniques et combler la solitude d’une certaine façon, certes. Mais ils ne  remplaceront pas l’expérience amoureuse humaine, faite fondamentalement d’imperfections (les nôtres). Fondamentalement épanouissante et fondamentalement douloureuse. Vouloir à tout prix effacer toute forme de peine et d’échec de nos vies, par le biais de la technologie en général (et ici dans nos vies affectives, par les robots sexuels) n’est pas du tout la garantie du bonheur, au contraire. Jonathan Franzen résume très bien cet écueil : “Oui, la douleur fait mal, mais elle ne tue pas. Si on considère son alternative : un rêve d’autosuffisance, complètement anesthésié, assisté par la technologie – la douleur apparaît comme la conséquence naturelle, et l’indicateur naturel, que nous sommes vivants dans un monde qui résiste. Traverser la vie sans douleur, c’est ne pas avoir vécu” (in “Liking is for cowards, go for what hurts” publié dans le New York Times)