C’est l’été, faites vos bagages ! J’espère que (comme moi) vous partez bientôt. Pour autant, je parie que (comme moi) vous n’allez pas totalement lâcher vos réseaux sociaux. Vous sirotez un cocktail, en vous pensant à l’abri derrière l’écran de votre smartphone. Mais si je vous disais qu’un simple clic, une simple photo postée sur Instagram pouvait, par effet papillon, être responsable de la mort d’un animal ? Si, de la même manière, cela pouvait mener à la destruction de sites naturels, ou encore au déplacement forcé de populations qui vivaient là depuis des millénaires ?  

Prenons de la hauteur, en quoi notre manière d’agir dans le monde virtuel impacte le monde réel ?


Comment un clic peut tuer un rhinocéros


Je suis, depuis longtemps, un passionné de montagne et de trekking. C’est un sport qui vous enseigne beaucoup de choses : le sens de l’effort, la résistance à la douleur, le dépassement de soi et une certaine forme d’ascétisme, en tout cas de frugalité. C’est aussi une activité qui, par essence, vous demande d’être ultra conscient de votre environnement, autant pour en éviter les dangers que pour en apprécier la beauté. La règle que tout randonneur est censé appliquer, c’est “leave no trace” : ne laisser aucune empreinte écologique dans le milieu que l’on traverse. Cela signifie repartir avec ses déchets (voire avec ceux des autres) quand on quitte le site, éviter de déverser du shampoing chimique dans une source potable, ne pas planter sa tente n’importe où, ni faire de feu et j’en passe.  Je ne parle même pas du bon sens de base, qui est de ne pas venir casser les noix à un écureuil, autrement dit être le plus discret possible pour ne pas perturber la vie de la faune locale, marmottes, bouquetins et autres habitants des lieux. 

Il y a dans les Alpes françaises un lac que j’affectionne particulièrement, plutôt difficile d’accès, enclavé et dont l’eau est tellement pure qu’on peut en voir le fond. Au fil des années, d’un endroit connu seulement des locaux et des trekkers passionnés, c’est devenu une attraction touristique comme une autre. Les voitures garées au pied du parcours n’en finissent plus, les sentiers se sont élargis au passage de dizaines de personnes par jour, abîmant les arbres etc. Le lac lui-même est devenu un endroit de pique-nique pour les familles ou les groupes d’ados en vacances. On trouve des emballages de glaces et des bouteilles de bière vides un peu partout.

Dans la même logique, le New York Times publiait un article sur le Delta Lake, dans le Grand Teton National Park (Wyoming), qui a vu sa fréquentation passer de 3 ou 4 randonneurs par jour à 145 passages quotidiens en moyenne. Pourquoi ? Parce qu’un jour, une poignée de “blogueurs voyage” s’y sont pris en photos et géotagués. Depuis, les gens s’y rendent en masse pour prendre leur selfie de fiançailles ou des portraits pour promouvoir des produits fitness et santé.

 

Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’impact de nos likes ne reste pas dans le virtuel. Les conséquences touchent le monde physique.

 

Ici, j’ai pris l’exemple de sites naturels, mais le problème touche tout ce qui est vivant, animaux et humains compris. 

Vous êtes en excursion dans un pays dit exotique, vous apercevez un rhinocéros, que faites-vous ? Réponse A, vous saisissez votre iPhone, et partagez fièrement le cliché, parce qu’un animal pareil ça ne se croise pas à la sortie d’une bouche de métro. Le problème, c’est qu’en géolocalisant votre photo, vous donnez toutes les informations nécessaires aux braconniers. Plus besoin pour eux de pister pendant des jours, vous leur servez la tête du pachyderme sur un plateau. 
Même sans indiquer la géolocalisation de votre photo, en fonction des réglages de votre téléphone, celle-ci peut automatiquement contenir les données GPS de l’endroit où elle a été prise. 
Indirectement donc, et sans le vouloir bien sûr, un simple clic a mené à la mort d’un animal. 

Chacune de nos actions a des conséquences dans l’univers, et ce qui est vrai en général l’est encore plus dans nos vies numériques, où chacun de nos faits et gestes, parfois anodins, ne le sont plus parce qu’ils sont multipliés à échelle planétaire.

 

 

Comme je l’ai dit plus haut, les espèces protégées ne sont pas les seules victimes de notre quête d’un quart d’heure de fame sur les réseaux sociaux. Les humains aussi. Prenons l’exemple du Kenya et de la Tanzanie. Tout l’intérêt d’un safari est de prendre des photos, sinon, à quoi bon. Le développement de ce type de tourisme, plus la chasse de luxe (entendez, se payer la tête du Roi Lion, et poser à côté de sa carcasse sur Facebook) est littéralement en train de chasser les Maasaï de leurs terres, voire de mettre leur existence en sursis. 

Ce n’est qu’un exemple, ce schéma se retrouve dans bien d’autres parties du monde.


Nous sommes tous des influenceurs


Aujourd’hui, globalement, nous voyageons plus (et plus loin) que les générations précédentes. L’industrie du tourisme est devenue un marché gigantesque. Voyager fait partie de notre lifestyle. Avant, les globe-trotters étaient vus comme des aventuriers, aujourd’hui les ¾ des photos de profils sur Tinder sont des selfies devant le Machu Picchu, Big Ben et la grande muraille de Chine. 

Quelle est la part d’influence d’Instagram dans cette “banalisation” du voyage longue distance, la question reste ouverte. Peut-être que le nouveau dicton “Est-ce que tu visiterais cet endroit si tu ne pouvais pas le poster sur Insta ?” porte une partie de la réponse. Le réseau social est littéralement la version 2.0 des séances de diapositives que nos parents nous imposaient au retour de leur croisière sur le Nil. Aujourd’hui, Instagram documente chacun de nos déplacements, de façon décuplée et immédiate. Les photos postées constituent une masse énorme de données, que l’on envoie sur le net sans même en avoir conscience.

Il faut l’admettre, en tant qu’humains, nous avons un comportement moutonnier, nous sommes bêtes et méchamment suiveurs. On ne se pose pas la question de savoir si tel guide touristique imprimé (qui a forcément deux ans de retard, du coup) est pertinent ou non. Il nous indique tel monument célèbre dans telle ville ? Qu’à cela ne tienne, on déboule en masse, et chacun repart avec la même photo. Tapez “#tourdePise” sur Instagram, c’est la parfaite illustration du phénomène, à la fois drôle et gênante quelque part.

Nous partageons des endroits sur terre, des lieux de vacances paradisiaques, sauf que dans le cadre du tourisme de masse, par un simple clic, cet endroit qui était inconnu (et c’était là son charme) peut se retrouver colonisé.

 

 

Nous avons, chacun à notre échelle, une part de responsabilité. Que nous ayons un cercle d’amis plus ou moins élargi sur les réseaux sociaux, que nous ayons ou pas beaucoup de followers, cela n’a pas vraiment d’importance (d’autant plus avec la dernière version test d’Instagram, qui masque le nombre de likes.) Par effet domino, nos photos de vacances géotaguées peuvent inciter n’importe qui à visiter l’endroit, qui postera à son tour un cliché et ainsi de suite, le phénomène de viralité n’est plus à expliquer. 

Bien sûr, les influenceurs sont cent fois plus concernés par ces enjeux éthiques. À partir du moment où notre monde leur a donné un réel poids, par définition ils doivent mesurer leur responsabilité. On en revient à des références qui me sont chères, comme cette citation du film Spiderman : “un grand pouvoir implique de grandes responsabilités.”

Tout comme je crois fondamentalement que les influenceurs, dans le domaine de la mode, ont une lourde responsabilité par rapport à l’image qu’ils nous renvoient de nos corps, je crois que la même logique s’applique aux influenceurs “voyage”. Ils ont un devoir du point de vue de l’environnement. Influenceur est une profession comme une autre, et comme dans tout métier, il faut une éthique. 

 

Quand tu voyages à travers la planète pour faire découvrir des endroits, tu as aussi le devoir, parfois, de ne pas faire découvrir des endroits. 

 

Ou de les faire découvrir sans en partager la géolocalisation. En tant qu’influenceur, ce sont les marques qui paient, et non les lieux.

À l’heure du tourisme de masse, il est plus qu’urgent de préserver l’environnement et pour ce faire, certains ont trouvé une solution très simple : ils ne taguent plus les lieux quand ce n’est pas souhaitable, et utilisent le hashtag “#nogeotag” pour sensibiliser leur audience.


Guide du routard des bonnes pratiques numériques


En tant que passionné de voyages, je suis abonné à une multitude de pages qui traitent du sujet. Je vois de plus en plus de nouvelles pratiques éthiques, par exemple : tel éco-hôtel balinais ne donne pas d’information sur son lieu exact. Les chambres sont de confortables huttes perchées dans des arbres centenaires, telles des nids d’oiseaux. L’hôtel ne veut pas prendre le risque de voir affluer plus de monde que ce n’est souhaitable pour l’écosystème du lieu. 

Pour découvrir l’endroit, vous devez vous taguer sur leurs photos puis suivre tout un parcours fléché numérique. Rien que l’effort que cela demande permet de “perdre en route” la moitié des aspirants. Mais paradoxalement, autour même du souci de préservation de l’environnement, c’est toute une nouvelle stratégie marketing qui émerge. 

 

Héberger moins de visiteurs permet, par la même occasion, de tisser avec ses clients une relation privilégiée.

 

Ces derniers se sentent chouchoutés, et même plus : ils se savent “choisis” et chanceux. La rareté du service en fixe le prix, et l’idée que le luxe de demain sera la tranquillité, est parfaitement vérifiée dans les faits.

Si nous avons une conscience écologique, prenons aussi conscience que nos actions sur Instagram et autres ont des conséquences réelles, et elles se comptent en déplacement de population, en tortues étouffées et en criques ravagées.

 

 

De la même façon, certains endroits sont désormais limités en nombre de visiteurs, pour éviter la dégradation des lieux. C’est le cas du Machu Picchu, que je citais plus haut : d’un peu moins de 400 000 visiteurs, il est passé à 1,4 million ces vingt dernières années. Inutile de dire que les Incas n’avaient pas prévu les infrastructures dans ce sens. Le gouvernement a limité à deux fois par jour la possibilité d’accéder au site, et réduit le nombre de “tickets” pour l’excursion à quelques milliers.

L’île paradisiaque de Fernando de Noronha, au large du Brésil, limite à quelques centaines seulement le nombre de touristes autorisés. Le but est de préserver aussi bien son écosystème que la beauté des plages et la qualité de vie de ses 3000 habitants. Pour pouvoir vous y rendre, vous devrez passer par des agences autorisées, et vous acquitter d’une taxe, destinée à l’entretien des sites. Mais après tout, n’est-ce ce pas ce que l’on souhaite ? Quand on rêve de voyage au bout du monde, on imagine des plages intimes, du sable blanc, une mer cristalline et du silence. Pas des mégots partout et des bagarres pour le dernier coin où planter son parasol.

 

Dans la même logique, le Bhoutan, pays au BNP (Bonheur National Brut) a très vite compris les enjeux. Pour préserver son environnement et sa culture, le pays impose une taxe touristique journalière très chère (environ 200 dollars par jour et par tête de pipe). De quoi se protéger de ce qu’on appelle désormais “l’overtourisme”.


Conclusion


En conclusion, que faire si voyager est trop polluant ou trop coûteux ?

On sait que le trafic aérien (en constante croissance d’ailleurs) génère une pollution indécente. On sait aussi que la flotte (une centaine de paquebots) d’un célèbre croisiériste émet à elle seule plus d’oxyde de soufre que toutes les voitures en circulation dans l’Union européenne. 

Dans ce contexte, il y a de quoi penser qu’il vaut mieux, par exemple, voyager en restant chez soi. À travers un casque de réalité virtuelle, pourquoi pas. Les avantages sont nombreux : pas de files d’attente, une vue à 360 °, la possibilité de zoomer sur les détails de la chapelle Sixtine, personne pour vous casser les pieds à prendre des photos, pas d’aléas climatiques, pas de risque de chuter de la montagne pour prendre LE (dernier) selfie de votre vie. 

Qui sait si certaines villes, dans le souci de protéger leurs sites ou leurs monuments, ne les rendront pas carrément interdits aux touristes, et visibles seulement en VR.

Avant d’en arriver là, on peut commencer par prendre conscience que la barrière entre le réel et le virtuel est de plus en plus poreuse, contrairement à ce que l’on croit.Si nous avons une conscience écologique, prenons aussi conscience que nos actions sur Instagram et autres ont des conséquences réelles, et elles se comptent en déplacement de population, en tortues étouffées et en criques ravagées.