La crainte que la machine prenne notre place n’est pas nouvelle. Depuis “Les Temps Modernes” de Chaplin, elle hante la littérature et le cinéma. Elle remonte à l’Antiquité, où l’on se demandait déjà si la charrue tirée par les boeufs rendrait notre force de travail caduque.

A l’heure où la robotisation des tâches s’apprête à devenir la norme, jamais nos contemporains n’ont eu aussi peur de perdre leur place. A la question brûlante : ces salauds de robots vont-ils nous voler nos emplois? on entend les réponses les plus alarmistes. Arrêtons-nous cinq minutes pour observer la situation… en commençant par les chiffres.

(TW : mention de suicide)

 

Selon McKinsey & Company, 800 millions de postes seront automatisés d’ici 2030. Le rapport du consultant Gartner Inc. traitant de l’impact de l’intelligence artificielle sur le marché du travail indique qu’en 2020, l’IA créera 2,3 millions d’emplois, pour n’en faire disparaître “que” 1,8 millions.

En 2021, l’IA générera 2,9 milliards de dollars de bénéfice et « remplacera » 6,2 milliards d’heure de travail humain. Il est à peine possible d’appréhender ces chiffres vertigineux.

Dans l’Histoire, les transitions économiques ont toujours débuté par une phase de perte d’emplois, avant que d’autres postes ne soient effectivement créés. Le “point de pivot”, selon les estimations, aura lieu en 2020, c’est-à-dire la transition entre la période où l’IA aura supprimé plus de jobs qu’elle n’en aura créés, et le moment où la création de postes sera plus important que les pertes. En 2025, nous devrions ainsi aboutir à 2 millions de nouveaux emplois.


Les emplois les moins qualifiés vont-ils disparaître en premier


C’est la question qui m’est régulièrement posée lorsque j’interviens sur le sujet. La réponse est complexe.

Selon toute probabilité, on entrevoit dans un premier temps le remplacement des “cols blancs” : comptables, juristes, secrétaires etc. Leurs tâches peuvent facilement être exécutées par des logiciels d’intelligence artificielle, bien plus rapides et efficaces. Il s’agit d’un gain de productivité (en terme d’heures de travail) et financier (salaires d’employés qualifiés, charges sociales qui accompagnent etc.)  

L’investissement financier dans les services fournis par l’IA sera rapidement amorti, et comme c’est le cas pour toute nouvelle technologie, le coût baissera au bout d’un certain temps. Grâce à ce réservoir de productivité et de capital économisé, par effet d’entonnoir, on verra dans un second temps le remplacement de la main d’oeuvre, sur des postes sans valeur ajoutée, autrement dit les moins coûteux.


Et si la robotisation des tâches rendait le travail plus humain?


Jetons d’emblée un pavé dans la marre aux canards du syndicalisme : combien de ces postes de “main d’oeuvre” sont déshumanisants, justement?

 

La révolution industrielle s’est  précisément construite sur l’utilisation d’hommes comme des machines, les transformant en véritables robots.

 

Leur assignant des tâches purement mécaniques, répétitives, sans réflexion, utilisant les corps (bras, mains etc.) comme des engins parmi d’autres. On connaît les conséquences sur la santé physique et mentale au travail. L’exemple le plus extrême en date est le scandale des suicides à répétition chez Foxconn. Un ancien employé explique : “ Je prends un circuit imprimé sur  la chaîne, je scanne le logo, mets le circuit imprimé dans un sachet antistatique, colle une étiquette dessus et le pose sur la chaîne. Chacun de mes gestes prend deux secondes, je fais cinq opérations en dix secondes. Les ingénieurs de Foxconn ne cessent de rationaliser… jusqu’aux gestes les plus infimes des employés.” (in ”La machine est ton seigneur et maître” ed. Agone)

L’humain n’est pas fait pour ça.

 

La robotisation massive des usines ne serait-elle pas une manière de remettre les robots et les hommes à leur juste place?

 

Elle permettrait par ailleurs de préserver les corps sur des tâches dangereuses, évitant les accidents du travail qui ruinent des vies humaines (et accessoirement coûtent cher à la Sécu.)


Non, ce n’était pas mieux avant : on s’apprête à créer de meilleurs emplois, pour un meilleur service client


Prenons l’exemple de l’entreprise américaine Stitch Fix, spécialiste du shopping personnalisé. Leur IA cible les vêtements qui pourraient vous plaire parmi une immense base de données (pratiquement tous les items disponibles en e-commerce), tâche humainement impossible. Ce qui prendrait des jours entiers, l’algorithme le fait en une fraction de seconde. Il laisse ensuite l’appréciation finale aux employés chargés de vous accompagner personnellement dans le relooking. En tant que client, vous vous sentez beaux et chouchoutés, pendant que Stitch Fix a créé 65 places de data scientists et des milliers de jobs de fashion designers. Elle a enregistré 730 millions de dollars de bénéfice en 2016, pour une introduction boursière en 2017 d’une valeur estimée entre 3 et 4 milliards…

Les perspectives pour le retail sont gigantesques : ce sont désormais les IA qui vous conseilleront, elles géreront automatiquement les stocks, le robot ira chercher dans le backstore la paire de Nike à votre taille, emballera le tout, vous passerez à la caisse automatique ou vous serez directement livrés chez vous.

Envie de pizza vendredi soir? Le camion autonome Pizza Tuuut existe déjà aux USA. La société Zoom Pizza fabrique elle aussi des pizzas à la chaîne, 360 par heure. Les robots ont leurs petits noms : Georgio met la sauce tomate pimentée, Marta la sauce régulière. C’est une nourriture sans âme, elle n’a pas la saveur de l’amour d’une mamma, mais c’est un indéniable gain de productivité.

Il faut impérativement rester centré sur l’expérience client.

 

Si on remplace un humain sur une tâche, si on met une IA au contact direct du public, il faut que cela ait un sens. Il ne s’agit pas d’automatiser pour automatiser.

 

Si au lieu de pouvoir parler à votre banquier, vous vous retrouver à chatter avec un bot qui ne comprend rien à votre problème, vous perdrez votre temps et vous gagnerez en frustration.

On peut faire les choses de manière intelligente. Dans la grande consommation, pourquoi ne pas déplacer le personnel de caisse dans les rayons? Au lieu de bêtement biper vos patates, il pourrait vous conseiller : c’est pour des frites ou un gratin?


Avant même de craindre qu’un robot prenne votre place, demandez-vous d’abord s’il vous embauchera


L’ironie de la chose veut que le premier poste à sauter soit celui de recruteur. Ou plutôt, l’intelligence artificielle constitue une aide précieuse pour les chasseurs de tête. Elle effectue déjà les tâches les plus fastidieuses : rédaction des offres, sourcing,  gestion de la messagerie. L’IA fait gagner un temps précieux aux recruteurs : à partir d’une large base de donnée comme Linkedin, elle filtre les profils les plus adéquats, cible les compétences, estime l’expérience etc.

Votre CV doit désormais être lisible par logiciel et SEO-friendly. Il est fort probable que dans un premier temps, vous deviez remplir un quizz et discuter avec un bot, qui vérifiera votre adéquation au poste (diplômes, disponibilité horaire, position géographique) et fixera une entrevue.

Science fiction ? Que nenni. Véra est une DRH virtuelle qui opère auprès de 300 entreprises, dont l’Oréal et Pepsi. Elle fait elle-même passer les entretiens d’embauche via Skype. Elle comprend vos émotions par le ton de votre voix et analyse votre choix de mots pour saisir si oui ou non, vous correspondez au profil recherché.

De la même façon, les jeunes talents souhaitant postuler chez Google ont eu à “subir” ce processus de recrutement. Il en ressort un sentiment de frustration, car si l’IA est un outil précieux pour les RH, elle n’aide pas humainement à comprendre pourquoi vous n’avez pas été retenu, ni comment faire mieux la prochaine fois.  

 

Pas certain que les IA soient plus objectives dans le processus de recrutement, même si on le souhaiterait. Elles pourraient ne faire que reproduire les biais humains.

 

Si elles apprennent que tel profil (âge, genre, origine) se retrouve statistiquement aux postes à responsabilité, elles pourraient l’interpréter comme : « ces profils sont plus performants donc recherchons-en de similaires ». Pure logique, une fois de plus :  la machine pense avec des 0 et des 1, elle ne risque pas d’être socialement en avance sur nous.

Au-delà du processus de recrutement, les IA pourraient bien nous accompagner tout au long de notre carrière, comme des coaches professionnels privés. Nous changerons en moyenne douze fois de poste dans notre vie, c’est dire les compétences et l’agilité acquises en cours de route. Plus personne ne se voit occuper le même emploi ad vitam.

Cependant, tout le monde n’a pas les mêmes cartes. Tout le monde ne vit pas dans les grands pôles urbains qui centralisent les emplois les plus prisés. Si le système scolaire vous a formé pendant des années à des compétences désormais “inutiles”, à qui la faute?

Tout le monde n’est pas non plus équipé, humainement, pour se réinventer professionnellement tout au long de sa vie.

Nous en sommes là : que fait-on des millions de personnes laissées sur le carreau?


Oui, la mutation du marché du travail aura des impacts sociaux dévastateurs


Il faut être inconscient pour le nier, et ne pas préparer ce tournant.

Selon McKinsey & Company, aux USA, c’est 73 millions de personnes qui perdront leur emploi au cours de la révolution industrielle 4.0.

Pour exemple, 3% de la population active américaine occupe un poste en lien avec la conduite de véhicules. Sans compter les emplois liés au secteur  (le personnel dans les innombrables motels et restaurants routiers, les mécaniciens etc.) Le salaire total des conducteurs de poids lourds représente 300 milliards de dollars par an, ce qui vous donne une idée de « l’économie » réalisée quand on les remplacera par les camions autonomes.  Pas surprenant qu’Uber et Tesla se soient furieusement lancés dans la course, c’est le cas de le dire. Le bébé d’Elon Musk est plus connu pour ses bolides sexy que pour être l’entreprise n°1 de transport autonome de marchandises. C’est pourtant le cas.

L’autre arme de destruction massive des emplois aux USA porte le nom tout mignon de Waymo, la voiture autonome de Google-Alphabet. Adieu les chauffeurs taxis et Uber. Ces derniers, dans leurs courses quotidiennes pour gagner des cacahuètes, fournissent massivement de la data servant à entraîner les IA. Ils sont donc tout bonnement (et contre leur gré) en train de former l’intelligence artificielle qui prendra leur place.

Toyota et Uber ne souhaitent pas s’exprimer sur le remplacement des emplois, on doute qu’ils aient une réelle politique sur le sujet.

 

Derrière chaque employé, c’est toute une communauté qui est impactée. Ce sont souvent des familles entières qui subsistent sur un seul salaire.

 

Quel intérêt d’appauvrir des populations déjà précaires, de creuser les inégalités et d’affamer des citoyens qui, rappelons-le, sont armés? Aucun bénéfice ne sera tiré de cette situation, aucun. S’il y a du sang dans les rues, ce n’est profitable pour strictement personne.

Le taux de suicide aux USA n’a fait qu’augmenter selon l’American Foundation of Suicide Prevention (30% depuis 1999 selon la BBC) principalement dans les zones rurales frappées de plein fouet par le chômage et l’appauvrissement. Dans le même contexte, le pays n’a jamais enregistré autant de morts par overdose, au point que des ambulanciers témoignent parfois ne faire plus que ça de leurs journées. La société américaine va déjà mal, or la technologie doit être au service de la vie, et de la vie bonne.

Il faut impérativement un accompagnement sociétal pour repositionner les personnes dont les emplois seront automatisés.

 

Le travail n’est pas qu’un moyen de gagner sa vie, c’est aussi une question de dignité.

 

Nous avons fondamentalement besoin de nous sentir utiles à la société.

Les USA ne sont qu’un exemple. Dans les pays dit “en développement”, l’impact sur les seuls métiers des transports est encore plus massif.


Révolution industrielle 4.0 ou comment négocier un virage social à 200km/h sans se prendre un mur


Prenons de la hauteur : des transformations radicales du marché du travail ont déjà eu lieu au cours de l’Histoire. Au début du 20ème siècle, New-York est littéralement congestionnée par le purin de cheval.  La voiture arrive : les conducteurs de calèche et les maréchaux-ferrants perdent leurs jobs. Cependant, des dizaines de métiers voient le jour, liés à l’automobile : chauffeur, constructeur, assureur, auto-école etc.

Dans “Capitalisme, socialisme et démocratie”, l’économiste Schumpeter élabore la théorie de la “destruction créatrice”. Selon lui, le capitalisme est, de par son ADN, en transition et en réinvention permanente. Les anciens éléments sont détruits pour laisser place aux nouveaux. Toute innovation, tout progrès, implique nécessairement une destruction des structures en place jusqu’alors.

Selon Schumpeter, les hommes politiques n’ont pas conscience de cela puisque leur visée, c’est d’abord d’obtenir des voix donc de rassurer les travailleurs en préservant les structures économiques dans leur fonctionnement. Les entreprises, elles, sont agiles par nature car il en va de leur survie.  

Cette théorie est pertinente mais elle ne prend pas en compte la variable temps.  Les transitions évoquées plus haut ont pris des décennies : aujourd’hui, on vise à peine 5 ans.

 

Nous sommes pour la première fois dans un paradigme où la technologie évolue plus vite que notre compréhension et notre capacité à en mesurer les impacts sociaux.

 

Nous n’avons tout bonnement pas les outils ni les structures pour l’appréhender.

Le processus de prise de décision politique est d’une lenteur aberrante. Pendant que les élus sont en réunion pour décider la couleur des abribus, le temps de l’innovation technologique, lui, accélère de façon exponentielle. Si les parlementaires n’en prennent pas la mesure, ils seront des dangers publics, de véritables appels d’air pour le populisme. On voudrait des hommes d’Etat avec une vraie vision, plutôt que des pantomimes qui servent leur propre agenda.

Les dirigeants d’entreprise ont également une responsabilité de premier plan. Peu d’entre eux considèrent qu’il est de leur ressort de gérer l’humain. Mais on aimerait voir se lever une génération de dirigeants qui bougent les lignes et créent d’autres modèles.

L’avènement des robots créera plus d’emplois que ces derniers n’en détruiront, mais ce ne seront pas les mêmes. La mère de famille sans diplôme qui travaillait sur une chaîne de montage, ou l’ouvrier non qualifié qui conduisait un chariot élévateur, ne vont pas demain être reconvertis en data architects. Voilà le défi qui s’impose aux chefs d’entreprise, concernant le repositionnement de leur personnel.


Hors de question de reculer


Une chose est certaine : si nous n’innovons pas en Europe, les autres le feront à notre place et nous vendront leurs robots. S’il n’est pas impossible d’imaginer freiner un peu la cadence, il est cependant hors de propos de rétropédaler.

La coopération homme-machine produit des résultats imbattables. L’homme seul ne pourra jamais être aussi efficace et rapide qu’avec l’aide de la machine, et la machine seule travaillerait bêtement (l’intelligence artificielle est stupide en soi, elle ne comprend pas ce qu’elle fait.)

Il s’agira de former les équipes pour qu’elles apprivoisent les IA. Il faudra apprendre à travailler avec elles (à vrai dire les baby-sitter plus qu’autre chose.)

Demain, les capitaux seront entre les mains de ceux qui possèdent les technologies, les algorithmes, les robots, la data. On assiste déjà à la fragmentation de la société, les très riches d’un côté, les très pauvres de l’autre et exit la classe moyenne.  

Pour sauver les meubles, certains (dont Elon Musk) affirment qu’avoir recours à un revenu universel est inévitable. D’autres estiment qu’il faut taxer les robots pour combler le manque à gagner (les emplois “perdus” sont des salaires en moins qui ne ramènent pas d’argent public). D’autres encore crient au scandale à cette idée, pourquoi une fois de plus taxer les entrepreneurs en robotique qui eux, sont bien les seuls à créer des emplois?

Il n’est pas complètement farfelu d’imaginer réinvestir une partie du capital amassé grâce à l’automatisation des tâches, dans la formation et la reconversion du personnel, par exemple.

Pour Marx, le remplacement de l’homme par la machine a toujours été une composante du capitalisme bourgeois, qui prétendait justement réinjecter les bénéfices dans la création de postes à valeur ajoutée, et dans l’augmentation du salaire des ouvriers (promesses blanches, ce qui explique que Marx ait vu rouge). Selon lui, l’automatisation n’est pas mauvaise en soi, sauf quand elle a lieu dans un contexte de faible croissance économique et qu’elle est l’outil d’un capitalisme sauvage.  

Qui a tort, qui a raison, je ne suis personne pour trancher. Cependant, l’immense transition que nous vivons avec l’avènement de l’IA est peut-être l’occasion de passer d’un capitalisme mortifère à un nouveau modèle économique, plus viable et vivable.